L’égalité figure parmi les plus hautes conquêtes de notre civilisation. Elle affirme que chaque être humain possède une dignité identique, que la naissance ne saurait assigner un destin et que le mérite doit pouvoir s’exprimer indépendamment de l’origine sociale, de la fortune ou des privilèges.

Cette promesse constitue la plus belle ambition de la République, puisqu’elle ne vise pas à rendre les hommes semblables, mais à leur permettre de disposer des mêmes droits tout en pouvant accéder aux mêmes possibilités d’élévation.

Les grandes idées portent pourtant en elles une vicissitude que l’histoire révèle invariablement : devenir des absolus et engendrer leur propre déformation.

Ainsi l’égalité, qui devait ouvrir les chemins de l’excellence a tendance à dériver vers un égalitarisme qui tolère de moins en moins l’existence même des différences : deux conceptions profondément opposées de la société.

L’égalité garantit à chacun la possibilité de s’élever, tandis que l’égalitarisme cherche progressivement à contenir l’ambition de ceux qui cherchent davantage.

L’excellence devient une singularité embarrassante dont il faut réduire la visibilité ou contester la légitimité, afin que la comparaison ne trouble plus l’équilibre factice du groupe.

Ce mouvement traverse perceptiblement notre société depuis quelques décennies.

Il apparaît dans l’école lorsque la distinction des meilleurs devient suspecte, dans les organisations lorsque la préservation des susceptibilités l’emporte sur la reconnaissance des contributions patentes, dans les institutions lorsque l’uniformité mièvre des situations paraît plus acceptable que la diversité des mérites.

Notre société cesse donc d’admirer ceux qui la dépassent et s’emploie tragiquement à limiter la possibilité même du dépassement.

L’excellence possède en effet une propriété singulière : elle rappelle que l’être humain peut devenir davantage que ce qu’il est. Elle dérange d’abord ceux auxquels elle renvoie la mesure de ce qu’ils n’ont pu accomplir.

Pour le dire autrement, une société qui cesse de reconnaître l’excellence comme un but ne renonce donc jamais seulement à distinguer quelques individus. Elle renonce peu à peu à l’idée que l’homme puisse s’élever au-dessus de lui-même.

L’égalitarisme, lui, assigne insidieusement une limite invisible, au-delà de laquelle toute supériorité devient suspecte et toute distinction presque sociologiquement inconvenante.

L’excellence, en République, n’est pas le privilège de quelques-uns. Elle est la promesse solennelle faite à tous par l’égalité (et le travail).

Chaque société choisit ensuite de tenir cette promesse ou d’y renoncer.

Per aspera ad astra.


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