Nous avons longtemps cru que l’Homme serait plus libre une fois débarrassé de ce qui le précédait.
Dieu fut congédié parce qu’il rappelait une verticalité devenue insupportable.
Le mariage fut relativisé parce qu’il engageait au-delà du désir immédiat.
La filiation fut reconfigurée parce qu’elle inscrivait l’existence dans une continuité.
L’altérité elle-même devint suspecte parce qu’elle rappelait que l’Homme ne se suffit pas toujours à lui-même.
Puis le passé devint encombrant.
Il n’était plus une mémoire à interroger, mais un coupable convoqué à un procès permanent.
Il n’expliquait plus une origine, mais une faute à déconstruire.
Il perdait le privilège d’être un héritage à transmettre, mais devenait un matériau à suspecter, à corriger, parfois à effacer.
Nous avons alors commencé à brûler ce qui nous rappelait d’où nous venions, comme si l’effacement de l’héritage pouvait produire une liberté neuve.
Connaissez-vous une civilisation qui se libère en détruisant toutes ses médiations ?
Non, au contraire, elle se fragmente, se disloque, s’affaisse sur elle-même de ne plus rien pouvoir porter et supporter.
Lorsque plus rien ne précède l’individu, il ne devient pas souverain : il devient seul; seul face à ses désirs, seul face à ses angoisses, seul face à une liberté devenue trop vaste pour être habitable.
Nous avons voulu faire de chacun un Dieu miniature, mais nous avions déjà tué Dieu.
Alors il ne reste plus qu’une multitude d’individus absolus, jaloux de leur autonomie, méfiants envers toute limite, incapables parfois de transmettre autre chose que leurs propres traumatismes.
Une civilisation ne meurt pas toujours sous les coups de ses ennemis. Elle peut aussi s’épuiser à défaire elle-même les conditions de sa propre continuation.
Et lorsque plus rien ne se transmet, ce n’est pas seulement le passé qui disparaît. C’est l’avenir qui change de mains.
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