On a beaucoup caricaturé l’autruche. À tort.
On a voulu voir dans son comportement une faiblesse, une forme de lâcheté primitive, un regrettable déficit de courage face au réel.
Quelle lecture naïve !
L’autruche n’évite pas la réalité. Elle en optimise l’exposition car tout voir serait parfaitement contre-productif.
Imagine-t-on une existence où chaque information appellerait une réflexion, chaque contradiction une prise de position, chaque injustice une réaction cohérente ?
Non, évidemment car la vie deviendrait d’une pénibilité insupportable, pire : socialement gênante !
L’autruche -mieux que nous- a compris ce que nous peinons encore à admettre : la conscience est une ressource devenue rare et qui doit par conséquent être soigneusement ra-tio-nnée !
Alors, il faut optimiser : suffisamment de lucidité pour participer aux conversations mais pas trop pour ne pas compromettre son confort. C’est d’ailleurs une discipline dont l’exigence n’a rien à envier à celle du judo.
Dans le désordre : consulter les titres mais ignorer le fond; déplorer brièvement et passer au sujet suivant. Posséder des opinions légères, facilement remplaçables et compatibles avec un open-space.
L’Autruche avec un grand « A » mérité n’est pas dans le déni. Elle pratique tout simplement l’hygiène mentale. Pourquoi s’encombrer de faits persistants ? Pourquoi encore conserver des inquiétudes qui excèdent le cycle médiatique ?
Pourquoi accorder à une tragédie du lundi le privilège d’exister encore le jeudi ?
Rien ne doit stagner et surtout pas l’indignation.
L’autruche moderne n’enfouit d’ailleurs plus sa tête dans le sable. Ce geste est depuis longtemps archaïque.
Elle la plonge dans le flux. Ce qui, vous l’admettrez, permet une anesthésie infiniment plus sophistiquée.
Tout disparaît avec une élégance que je tiens à souligner : une guerre, un scandale, une réforme, une hypocrisie, une certitude et le réel lui-même, si nécessaire.
L’autruche n’est donc pas un animal comme les autres. C’est un idéal d’adaptation que Darwin couvait en secret pour notre époque.
Je dirais peut-être même le dernier.
À force de tout voir, d’aucuns finiraient par vouloir tout comprendre. Et de là à agir, il n’y a qu’un pas…
Et là, ce serait complètement irresponsable.
P.S. : vous avez le droit de vous sentir poisson rouge.
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