L’Histoire moderne aime se raconter comme une longue marche vers la LIBERTÉ.

L’Homme se serait affranchi de Dieu, des traditions, des hiérarchies, des appartenances héritées. Il ne recevrait plus sa place dans le monde : il la choisirait.

Pendant des siècles, la RELIGION disait ce qu’il fallait croire. La FAMILLE disait ce qu’il fallait transmettre. La NATION disait à quelle histoire appartenir. Le VILLAGE disait ce qu’il était permis de faire.

Ces frontières étaient parfois protectrices, souvent contraignantes et parfois étouffantes.

Alors elles furent contestées puis reculèrent dans nos pays. Et avec elles, disparut une part du monde Ancien.

D’aucuns appelèrent cela l’émancipation.

Si le mot n’est pas faux, il reflète en revanche une réalité incomplète : comment imaginer que l’Homme qui a toujours vécu sous contraintes puisse soudainement s’en afranchir ?

Il a seulement changé d’horizon. Hier, les limites étaient visibles. Elles avaient le visage d’une institution, d’une autorité, d’une tradition. Aujourd’hui, elles sont plus discrètes mais pas moins puissantes.

Elles s’appellent MARCHÉ, ALGORITHME, NORME SOCIALE, CONSOMMATION ou ACCOMPLISSEMENT DE SOI.

Désormais, chacun est sommé de construire sa propre existence, de définir son identité sexuelle et sociétale, de trouver son chemin et de donner -seul- un sens à sa vie.

Cette charge est présentée comme une liberté. Elle est paradoxalement une responsabilité qu’aucune génération avant la nôtre n’avait eu à porter.

Certains restent néanmoins convaincus que la liberté consiste à supprimer les limites. L’expérience suggère obstinément autre chose.

Aucune civilisation ne vit sans règles. Aucune communauté ne survit sans cadre. Aucun individu ne se construit sans contraintes.

La véritable liberté ne réside peut-être pas alors dans l’abolition de toutes les chaînes.

Je dirais même que la souveraineté sur soi est une fiction lorsqu’elle se croit solitaire.

Ce que nous appelons LIBERTÉ naît toujours d’un monde partagé : une langue que nous n’avons pas inventée, des héritages biologiques ou culturels que nous n’avons pas choisis; autrement dit, des liens qui nous précèdent et nous traversent.

En définitive, l’individu ne s’arrache jamais totalement au collectif, quoi qu’il en dise. Il en est au contraire, l’une des formes les plus fragiles à vouloir être unique.


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