
Il se produit dans les sociétés occidentales une mutation anthropologique discrète mais puissante : l’individu ne se perçoit plus seulement comme autonome dans un monde commun, mais de plus en plus comme le lieu à partir duquel ce monde doit être construit et validé. Je ne parle pas d’égoïsme; l’explication serait trop simple.
Pendant des millénaires, l’expérience humaine reposait sur une extériorité structurante. Le réel précédait l’individu.
La filiation l’inscrivait dans une continuité. La différence des sexes, la naissance, la mort situaient son existence dans un cadre non choisi. Le langage, la loi, les savoirs le précédaient et le formaient. Autrement dit, on devenait soi en intériorisant ce qui ne venait pas de soi.
Mais aujourd’hui, le monde commun ne va plus de soi : il doit être accepté. C’est en ce sens qu’émerge pour moi ce que j’appelle « l’individu-monde » : non pas un individu isolé, mais un individu pour lequel la légitimité du réel passe d’abord par lui-même.
Dès lors, lorsque l’individu devient en partie source de ses propres normes, le commun devient conditionnel, voire accessoire. La Loi n’est plus ce qui s’impose à tous : elle tend à être ce que chacun juge acceptable au regard d’une grille d’évaluation qui n’appartient qu’à lui.
La question que je me pose n’est alors pas morale, mais anthropologique : que devient une société lorsque ses membres se vivent, chacun, comme centre de légitimité du monde commun ?
J’ai peur de vos réponses.
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